Et mon nom aussi survivra

L’île du bois de santal évoque un ailleurs enchanteur, une promesse de paradis lointain pour ce dernier périple. On y découvre un peuple fier, chevauchant de fougueux petits chevaux, des Anciens gardiens de la tradition Marapu, orchestrant de somptueuses cérémonies en hommage aux Ancêtres. Cette société, aux rouages complexes, fondée sur le jeu subtil des dons et contre-dons, compose un tableau fascinant, idéal pour séduire le voyageur en quête d’exotisme ou l’ethnologue en herbe.

Mais les paradis perdus n’existent pas et ce sont des visages aux lèvres rouges et aux sourires édentés qui m’accueillent sous la véranda. La misère est bien là et, si en ce mois d’août les greniers sont encore pleins, la saison des pluies arrive avec l’automne et la famine sévira.
Aussi, bien sûr au-delà du discours sur les pierres sculptées belles mais déjà muettes, mes premières pensées ici vont à ces familles vivant bien durement au jour le jour, et dont les jeunes commencent à découvrir la modernité.
Le système de société communautaire a déjà basculé. Les raisons ? Mon survol de la région Ouest Sumba, cet été, ne peut m’autoriser à une quelconque analyse sérieuse de la situation. Parmi elles, il y a bien sûr le développement du catholicisme et peut-être avec lui l’individualisme et le sens de la propriété grandissant ; bien sûr aussi la corruption, les sécheresses exceptionnelles, cette maudite question de l’eau… tout concourt à une paupérisation. Mais de l’autre côté la tradition Marapu ne peut plus apporter de solutions : L’obligation de tuer un nombre important de cochons ou de buffles lors de funérailles conduisent des familles entières dans une spirale de dettes qui sacrifiera les études universitaires du fils à venir ou en cours.

Les monuments « mégalithiques » que sont les tombes sumbanaises constituent de véritables défis à la force humaine qui a réussi à hisser dans des villages souvent perchés dans les collines ces dalles de pierre dont l’épaisseur est à l’aune du prestige du défunt. Les tombeaux des nobles seraient ceux qui sont par surcroît protégés par une autre dalle de pierre soutenue par quatre gros piliers.
D’autre encore arborent des stèles décorées. Personnages, cornes de buffles, gongs, chevaux sont les motifs les plus courants dans cette partie Ouest de Sumba et veulent témoigner de la splendeur passée de leur propriétaire…

Les nouveaux monuments funéraires mêlent la forme du caveau de la tradition Marapu et l’iconographie chrétienne : peut-être une sorte de pari de Pascal revu et corrigé dans cette partie du monde. La crainte des ancêtres qu’on aurait mal honorés est réellement vivace de nos jours… et Jésus, qui est censé nous aimer, peut-il aussi faire quelque chose pour nous ? Comment ne pas comprendre cette croyance duale lorsque la vie de chaque jour n’est que dénuement ?

Mais restons donc à la surface de ces tombeaux : qu’ont-ils à nous raconter ? Pierres muettes, avaleuses de mots et d’histoires, beaucoup ont enfoui paradoxalement le nom des grands et des puissants qui gisent en leur sein. Mais c’est grâce à elles que nous venons dans ces villages, que nous parlons d’eux, de ces femmes et enfants qui passent leur journée à la corvée d’eau… la contemplation in-situ de ces oeuvres mégalithiques n’occulte pas une de leur fonction primordiale : être des ambassadeurs, des messagers des cultures ici présentes, et ici bien vivantes.
...à suivre lors d’une conférence au sein de l’association Détours des Mondes les 6 et 7 octobre prochain.

Le titre est emprunté à celui d’un article de Janet Hoskins (So my name shall survive)
Photos de l’autrice, août 2015, Sumba Ouest.

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