Vers quel horizon s’ouvrent ces regards ébahis ?
Certains mots évoquent immédiatement des associations, parfois lourdes de sens.
Le terme « dégénérescence » n’est-il pas de ceux étroitement liés au « nazisme ».
Pourtant, cette notion remonte bien plus loin dans le temps. Elle apparaît d’abord en histoire naturelle, où elle suggère une privation, un éloignement, une déchéance.
Au XIXe siècle, l’histoire naturelle évolue en science naturelle, et la biologie s’impose comme une discipline reine. Cela suffit à légitimer ses conclusions sur la nature du règne humain.
En 1892, fort de ces avancées, Max Nordau, médecin hongrois, s’engage dans une rhétorique antisémite. Dans son ouvrage Dégénérescence, il applique un réductionnisme à l’art, affirmant que l’oeuvre d’art reflète une biologie. Selon lui, un passé malade ou un délabrement interne ne peuvent engendrer que des horreurs… celles par exemple que nous voyons dans ces tableaux de Nolde, de Kokoscka et de bien d’autres…
« Le jeu était terminé. (…) On m’appelait « artiste dégénéré », « l’effroi du citoyen »,« corrupteur de la jeunesse », « fleur de pénitencier » » écrit Oskar Kokoschka, in Ma vie, 1971.
Le Musée national Picasso-Paris présente du 18 février au 25 mai 2025, sa nouvelle exposition L’art « dégénéré » : Le procès de l’art moderne sous le nazisme. C’était l’occasion pour organiser un colloque qui s’est tenu les 27 et 28 mars derniers au musée d’art et d’histoire du Judaïsme et au musée Picasso en partenariat avec le Centre allemand d’histoire de l’art et l’Institut national d’histoire de l’art.
Le programme était fort dense et passionnant.

Au centre de cette présentation et des réflexions portées dans le colloque se trouve l’exposition de 1937. En juin de cette année, le peintre Adolf Ziegler est chargé de confisquer les oeuvres dites « dégénérées » des musées allemands. Près de 20 000 œuvres seront ainsi retirées ! Cependant, ce processus avait déjà débuté : dès 1933, une première exposition intitulée « Entartete Kunst » avait été organisée à Dresde, et en 1936, le département d’art moderne de la Nationalgalerie avait été fermé.
Tandis que le 18 juillet, à Munich, s’ouvre la grande exposition d’art allemand incarnant la nouvelle esthétique, une autre exposition, « Entartete Kunst » (Art dégénéré), voit le jour le 19 juillet. Cette exposition de propagande, également à Munich, réunit plus de 700 oeuvres réalisées par une centaine d’artistes.
Pour ces oeuvres, l’infamie ne s’arrêtera pas à leur simple exposition, mais se prolongera dans leur exploitation commerciale. En 1939, une vente majeure de tableaux et sculptures modernes, issus de la purge des musées allemands, se tient à Lucerne. Ce commerce profitera particulièrement à quatre marchands : Karl Buchholz, Ferdinand Möller, Bernhard Aloysius Böhmer et surtout, Hildebrand Gurlitt, à qui sont confiées pas moins de 3 879 œuvres !
Je vous recommande vivement de lire un article fascinant sur ce personnage intrigant ainsi que l’ouvrage La collection inavouable par Dimitri Delmas !
Le titre est emprunté à Otto Freundlich dans une lettre à Jeannne Kosnick-Kloss, écrite le 4 mars 1943, jour de sa déportation au camp d’extermination de Sobibor.
Photo 1 : Emil Nolde, Paradis perdu, 1921 © Le musée Nolde et le Fonds d’Ada et Emil Nolde, Neukirchen.
Photo 2 : Oskar Kokoschka, Vieil homme (père Hirsch), 1909. Photo de l’autrice dans l’exposition
Photo 3 : Ernst Ludwig Kirchner, Rue à Berlin, 1913 © MoMa New-York. Photo de l’autrice dans l’exposition
Photo 4 : Marc Chagall, La prise (Rabbin), 1923-26 © Kunstmuseum, Bâle. Photo de l’autrice dans l’exposition


Laisser un commentaire