Cette logique du miroir comme surface de présence n’est pas l’apanage des sociétés extra-occidentales. La divination par le reflet traverse l’histoire de l’Occident depuis l’Antiquité — catoptromancie (du grec katoptron, miroir, et manteia, divination), miroirs magiques médiévaux, boules de cristal de la Renaissance. Au Moyen Âge, certains magiciens étaient d’ailleurs appelés “spéculaires”, en référence directe au miroir. On retrouve également cet usage dans d’autres traditions, comme en Mongolie, où les chamanes emploient encore les toli, de petits miroirs ronds à fonction rituelle.
Ce qui change d’une culture à l’autre, ce n’est pas le geste — regarder dans une surface brillante pour y percevoir ce qui échappe au regard ordinaire — mais ce que l’on suppose y apparaître, et à quelles conditions.

Dans le contexte du Bwete Misoko au Gabon, Julien Bonhomme a notamment traité de cette importance du miroir que l’individu, sous l’emprise de l’iboga, manipule à la recherche de « l’homme compliqué » c’est-à-dire lui-même transformé par une remise à plat de son rapport à autrui au sein de son réseau de parentèle. On pourra lire à ce sujet le remarquable article « Réflexions multiples. Le miroir et ses usages rituels en Afrique centrale » in Images Re-Vues, 2007, n°4 (Objet mis en signe) et plus largement sa thèse Le miroir et le crâne. Le parcours rituel de la société initiatique Bwete Misoko (Gabon).
Plus généralement la divination par des surfaces réfléchissantes — eau, huile, miroir — est répandue sur une grande partie du continent africain. Dans tous ces cas, la surface lisse n’est pas un simple support de vision : elle est une membrane, un seuil entre le monde des vivants et celui des forces invisibles.

Chez les Mende de Sierra Leone, lorsqu’un caillou effleure la surface de l’eau, les cercles concentriques qui s’en propagent ne sont pas lus comme un simple phénomène physique : ils signalent la présence d’une divinité aquatique, Sowei, esprit féminin des eaux profondes qui gouverne la société d’initiation Sande. Ce que la perturbation de la surface révèle, c’est une présence qui était déjà là, invisible, et que le geste a rendue perceptible. Parmi les différentes interprétations données aux plis du cou des masques Sowei, l’une d’elles affirme qu’ils reproduisent ces cercles concentriques : le masque porterait ainsi sur son corps même la trace de cette apparition. La beauté et l’embonpoint ne seraient pas seulement des signes de prospérité — ils seraient la forme visible d’une émergence, d’un être qui remonte des profondeurs.
à suivre …
Photo 1 : Illustration d’un chamane mongol par Johann Gottlieb Georgi, 1799.
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