Hic sunt dracones. » Ici il y a des dragons ». C’est la formule qu’on inscrivait aux confins des cartes médiévales, là où le territoire connu cédait la place à l’incertitude. Elle résume l’esprit de ces marges étonnantes peuplées de monstres.
Mais que révèle une carte quand elle cesse de prétendre à l’exactitude ? Telle est, en substance, la question que pose l’exposition Cartes imaginaires de la BnF (et ce jusqu’au 19 juillet 2026). À travers des mappemondes médiévales, des atlas légendaires, des plans de territoires fictifs, elle déroule un parcours en quatre escales qui proclame que la carte n’a jamais été un simple outil de mesure. Elle a toujours été, aussi, un instrument de l’imaginaire.

Qui ne s’est pas perdu dans la contemplation de vieilles mappemondes ou de cartes qu’on a du mal à cerner ? Nous restons fascinés non pas tant pour leur esthétique, mais pour ce qu’elles montrent en creux : des étendues vides, des marges où la mer se perd et où des monstres viennent peupler ces espaces. Car ces « blancs » des cartes » étaient des appels. Des invitations à partir. Combien de vocations d’explorateurs sont-elles nées face à eux, face à cette promesse que quelque chose — un royaume, un trésor — attendait d’être découvert puis nommé ?

J’aime ces créatures des marges tels ces serpents de mer enroulés autour des navires ! Ce sont, d’un certain point de vue, des réponses « honnêtes » à une question que nous avons perdu l’habitude de poser : qu’inscrit-on là où on ne sait pas ? Le XVIIIe siècle les a chassées. Au nom de la raison. Les blancs se sont remplis, les marges ont été nettoyées. Et quelque chose, discrètement, s’est perdu — cette candeur qui consistait à dire : ici, nous ignorons, donc nous rêvons.
Puis vint un moment fascinant dans l’histoire des cartes : celui où les cartographes, privés de monstres, ont commencé à donner une adresse à des lieux imaginaires. Comme si la disparition des chimères avait laissé un vide qu’il fallait combler — non plus par des corps hybrides, mais par des territoires entiers. Les cartes qui localisent l’Atlantide, le royaume du Prêtre Jean ou l’Eldorado illustrent ce moment.

Face à elles, les cartes bouddhistes du monde, avec leur mont Sumeru au centre de l’univers et leurs océans concentriques, forment un face-à-face saisissant avec les mappemondes chrétiennes et leur Jérusalem pour nombril du monde. Deux manières de placer le sacré au cœur de la géographie, pour affirmer qu’une carte peut être un acte de foi .
Il y a encore des cartes issues de la littérature. Stevenson dessine l’île au trésor avant d’écrire son roman. Tolkien procède de même, cartographiant la Terre du Milieu comme un géographe cartographie un pays réel. La carte de Westeros n’illustre pas Game of Thrones — elle le fonde, lui donne sa densité, son illusion de réalité. Le récit se plie à la géographie, comme si l’imaginaire avait besoin de cette ossature pour se déployer.

L’art contemporain referme le parcours sur une question politique. Des artistes ont retourné la carte contre elle-même — cet objet qui prétend à la neutralité, à la pure description. Car la carte choisit ce qu’elle montre, ce qu’elle efface, ce qu’elle nomme et dans quelle langue. Les projections déforment. Ce que l’exposition appelle la « fausse transparence » de la cartographie moderne est une idéologie comme une autre, simplement mieux dissimulée derrière la rigueur des méridiens.

On ressort de là avec une sensation étrange — celle d’avoir été, pendant une heure, du côté des cartographes qui n’avaient pas honte de ne pas tout savoir. Quelque chose semble alors manquer à notre GPS trop sûr de lui !
Photo 1 : Abraham Ortelius, Islandia, in Theatrum Orbis Terrarum, Anvers, Christophe Plantin – 1595
Photos de l’autrice à la BNF, mai 2026.
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