Il y a quelques années, on pouvait voir dans une vitrine du musée d’ethnologie de Berlin (Dahlem), des malaggan de Nouvelle-Irlande éclairés, étiquetés, inventoriés. Ils étaient là pour durer. Or les sculptures de ce type n’étaient pas faites pour cela. Je l’ai souvent évoqué sur ce blog ici, ou encore dans des chapitres de mon roman Un crâne dans ma tête mis en ligne : ici ou là.

Plusieurs années après l’inhumation d’une personne de haut statut, la communauté organisait les secondes funérailles : clôturer le deuil, redistribuer les droits fonciers, transmettre les responsabilités lignagères. La sculpture commandée pour l’occasion, le malaggan, assemblait des motifs, des figures, des emblèmes lignagers : des fragments d’histoire, des alliances, des territoires associés au défunt. L’effigie « prenait vie » quand on insérait dans ses orbites des opercules de turbot. Exposée près de la tombe, elle ouvrait la série des échanges, des paiements compensatoires, des transferts de droits. Puis on l’abandonnait dans la brousse, livrée à la décomposition.

On pourrait y voir une perte. C’était presque l’inverse : cette destruction programmée permettait à l’âme du défunt d’accéder au monde des morts et garantissait que les droits transmis ne puissent plus être revendiqués. Ce qui survivait n’était pas l’objet mais la possibilité de refaire ces images sous une forme nouvelle. Le malaggan condensait des relations, puis se défaisait pour qu’elles circulent ailleurs.
Dans mon dernier essai Fabriques de la personne, j’en tirais une idée : la personne n’y est pas un centre stable, mais un assemblage provisoire, tenu ensemble le temps d’un rituel avant de se disperser dans le réseau des vivants.
Une question restait, que j’ai laissée de côté dans un cadre plus général : que devient une œuvre quand sa fin est prévue, et prévue comme accomplissement ?

Il me semble que la Nouvelle-Irlande n’est pas seule à avoir fait de la décomposition une étape plutôt qu’un accident. Des maisons d’argile mbari au Nigeria, des poteaux funéraires tiwi en Australie, des poteaux d’ancêtres asmat en Nouvelle-Guinée occidentale ou encore des masques de feuilles chez les Bwa du Burkina Faso : ces œuvres semblent partager quelque chose.
Ce sont des pistes que nous pouvons suivre ensemble dans quelques notes ici ou sur Détours d’Océanie. Ce que la décomposition fait ne semble pas être la même chose partout : nourrir la terre, apaiser un esprit, lever un interdit, peut-être. Le malaggan se défaisait pour que les relations circulent. Ces autres œuvres se défont aussi : reste à savoir pour quoi faire.
Cette brève série prolonge Fabriques de la personne (2026), essai sur les gestes, les matières et les relations qui fabriquent la personne, des rituels mélanésiens aux pratiques artistiques d’aujourd’hui. Il est disponible en version imprimée (me contacter) ou en ebook (Kobo).
Références :
Derlon Brigitte, 1997, De mémoire et d’oubli. Anthropologie des objets malanggan de Nouvelle-Irlande, Paris, CNRS Éditions / MSH.
Küchler Susanne, 1987, « Malangan: Art and Memory in a Melanesian Society », Man, 22(2), Télécharger l’article.
Küchler Susanne, 1992, « Making Skins : Malangan and the Idiom of Kinship in Northern New Ireland », in Coote J. et Shelton A. (dir.), Anthropology, Art and Aesthetics, Oxford, Clarendon Press.
Photo de l’autrice : Série de Malaggan au musée d’ethnologie de Berlin , 2015.
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