Le temps d’une apparition 6 – Les poteaux des Jörai : l’abandon de la tombe.

Sculpter un poteau de bois pour les morts, puis le laisser pourrir : ce geste a ouvert cette série. Chez les Asmat de Nouvelle-Guinée, les poteaux bisj, dressés en l’honneur des morts, ne sont pas conservés : on les abandonne à la forêt. Chez les Tiwi des îles Melville, les tutini sont plantés autour de la tombe à l’issue des cérémonies funéraires et laissés aux intempéries.

Sur les Hauts Plateaux du centre du Vietnam, un autre peuple confie lui aussi ses sculptures à la disparition. À l’issue d’une fête, on s’en va, et on laisse le temps faire. C’est un article de Chantal Harbonnier-Pasquet, publié en janvier 2015 dans la Revue de notre association (n° 59), qui m’a donné l’idée de cette dernière étape.


Photographie d’une tombe (Arap) de Vincenzo Della Ratta in The Tomb and the Abandonment of the Tomb. 2024

Les Jörai aussi Jrai, Jarai, Gia Rai selon les graphies) vivent surtout dans la province de Gia Lai, et pour une part dans celles de Kon Tum et de Dak Lak. Leur rite funéraire principal intervient longtemps après l’inhumation, parfois un an, souvent trois à cinq, le temps pour la famille de réunir les buffles et les porcs du sacrifice. Dans l’intervalle, la tombe reste un lieu habité : on y apporte nourriture et objets, on y dresse une petite maison pour l’esprit du défunt. Puis vient le po thi (en vietnamien appelle bỏ mả), « l’abandon de la tombe ».

Avant la fête, on coupe le bois et l’on sculpte. Autour de la maison funéraire s’élève alors ce que les Vietnamiens nomment une « forêt de statues ».

Le motif le plus répandu, et réputé le plus ancien, est celui du pleureur accroupi, le visage entre les mains. S’y ajoutent des animaux, des êtres fabuleux, des personnages vaquant à leurs occupations. Chez les Jörai Arap, de la région de Pleiku, on trouve en outre des couples, des figures aux organes sexuels démesurés, des femmes enceintes : tout un registre de fécondité qui prend place au bord de la mort. Ces figures ornent la tombe, veillent sur elle, fournissent des serviteurs au défunt dans l’autre monde et mettent de l’animation dans la fête.

Photo © Sotheby’s juin 2020

Car c’est une fête : gongs, danses, banquets, plusieurs jours durant. Une fois la cérémonie terminée, on ne nourrit plus le mort, on ne brûle plus d’encens, on ne commémore plus chaque année. La tombe n’est plus visitée et se défait peu à peu sous la pluie et les termites. Selon la croyance, c’est seulement à ce prix que l’âme quitte les environs de la sépulture pour rejoindre le village des ancêtres. Le rite libère le mort, mais il libère aussi les vivants du devoir de souvenir quotidien. Ici, l’oubli est le but de l’œuvre.

Cette série s’achève donc sur un déplacement. Des îles du Pacifique à l’Afrique de l’Ouest, nous voici en Asie du Sud-Est continentale, tout en gardant un fil avec le Pacifique : la langue des Jörai est austronésienne, et l’ethnologue Ngô Văn Doanh note que leurs rites funéraires, comme ceux de leurs voisins Bahnar, ressemblent à ceux d’autres peuples d’Asie du Sud-Est et du Pacifique.

Maison funéraire Jörai reconstituée au musée d’ethnologie de Hanoï

Mais cette série se termine aussi sur un aveu : nous avons récupéré tout cela. Les statues de tombes jörai circulent en galeries, en salles de vente, et certaines pièces de musée ont perdu toute trace de leur contexte, au point que l’on ne sait plus dire si elles ont vraiment orné une tombe. À Hanoï, une maison funéraire a été reconstituée dans la cour du musée d’ethnographie, mais les villageois qui en avaient fourni le modèle ont hésité à la construire, faute de cérémonie d’abandon pour l’accompagner.

Références :

On trouvera une mine d’informations sur le site Jacques Dournes. Ce dernier (1922-1993) séjourna vingt cinq ans dans la région des Hauts Plateaux. D’abord missionnaire des Missions étrangères de Paris converti à l’ethnographie, il réalisa une œuvre immense de théologien et surtout d’ethnologue spécialiste de l’Asie du Sud-Est et des sociétés de tradition orale. A son retour du Vietnam en 1970, il entra au CNRS.

Le samedi 8 novembre 2025 de 10h30 à 17h30 s’est tenu un colloque organisé par l’Institut de Recherche France-Asie intitulé « Jacques DOURNES : 50 ans d’ethnologie totale, des plateaux du vietnam au CNRS ». L’intégralité du colloque est visionnable :

Photo 1 : Tombe de Hma, ancien chef bböhnar, photo J. Dournes, 1970 © musée du Quai Branly-Jacques Chirac.

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