Mémoire et identité : au cœur de l’humanité

Il y a une question à laquelle je ne cesse de revenir au fil des années — née, je crois, de mes recherches sur les cultures du monde, et qui prend aujourd’hui une acuité particulière avec le développement de l’IA : qu’est-ce qui fait qu’une personne est une personne ?

La réponse spontanée vient d’elle-même : sa mémoire, son vécu, ce qu’elle porte en elle et qu’elle seule peut raconter. C’est une réponse si naturelle qu’on en oublie qu’elle n’est qu’une hypothèse parmi d’autres — et une hypothèse assez récente, propre à une conception occidentale et moderne de l’individu.

C’est cette hypothèse que mon précédent roman, Une femme comme moi (2024), avait mise à l’épreuve, sans que j’en mesure alors toute la portée.

J’y avais fait dire à Héloïse, courtière en livres anciens, une phrase qui m’a occupée bien plus longtemps que prévu : « Ne sommes-nous pas uniquement fabriqués par nos souvenirs ? » La question s’adressait à Valentina, sa meilleure amie — une androïde dernière génération qui avait de bonnes raisons d’y croire, et qui en tire un projet simple en apparence : s’approprier les souvenirs les plus enfouis d’Héloïse, pensant qu’une fois intégrés, ils feraient d’elle son égale, une personne humaine.

Era River. Figure spirituelle (Bioma ou Agiba), début du XXe siècle. Brooklyn Museum, don de John W. Vandercook, 51.118.9.(Photo : Musée de Brooklyn)

Valentina sait pourtant ce qu’elle dérobe : ce ne sont pas de simples données. « Je ne peux charger les souvenirs comme de la simple information qu’il me suffirait de stocker, puis de malaxer », dit-elle. Elle distingue une mémoire froide, qu’elle peut ponctionner sans dommage, et une mémoire chaude — celle des souvenirs refoulés —, dont l’extraction abîme Héloïse à mesure qu’elle-même s’en trouve enrichie.

Et pourtant, Valentina va échouer.

Elle accumule tant de souvenirs qu’elle finit par en être submergée, jusqu’à ce qu’un diagnostic interne lui impose d’en effacer certains pour ne pas saturer son système — un choix crucial ! Mais l’accumulation ne fait jamais la personne. Ce qui manque à Valentina, ce n’est pas davantage de mémoire : c’est le tissu relationnel qui faisait tenir Héloïse — tout ce qui la reliait aux autres, la traversait, l’obligeait — rien de tout cela ne s’obtient seule, face à un flux qu’on aurait dérobé.

Héloïse et Valentina, image générée par Gemini

C’est cette même intuition, laissée en germe dans le roman, que mon nouvel essai Fabriques de la personne. Corps en actes, êtres en jeu reprend et déplace, par un tout autre chemin : celui des rituels mélanésiens et de l’art contemporain, où l’on voit, page après page, ce que Valentina n’a jamais pu voler à Héloïse — non pas ce que contient une personne, mais ce qui la relie.

Peut-être fallait-il un roman pour poser la question, et un essai pour comprendre pourquoi elle n’avait pas de réponse simple.

à suivre le 1er septembre

Photo 1 : Vertumne peint par Arcimboldo, 1590, collection du château de Skokloster

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